Giselle et les crocodiles : la jeune création au Festival (tjcc) à Gennevilliers

Par Magali Lesauvage, fluctuat.net

 
Clôturant les trois jours de l'édition 2011 du festival (tjcc) (Très Jeunes Créateurs Contemporains), programmé par le journaliste Laurent Goumarre au Théâtre de Gennevilliers, la soirée du 28 mai offrait un certain aperçu de ce que peut être la rencontre avec de jeunes metteurs en scène ou chorégraphes : surprise, déception, ravissement, désintérêt, voire franche aversion pour les pièces proposées. Mais c'est là le jeu.

Après une longue digression, peu compréhensible et sans invention aucune, du collectif Und er Libet sur le ballet Giselle (The Lightness and Death of Giselle), ce fut au tour d'Yves-Noël Genod, grande silhouette scintillante à la Barbara, d'occuper le grand plateau de Gennevilliers pour donner au spectateur ce qu'il attend généralement de lui : une improvisation mêlant grâce et ironie, une nonchalance rieuse et poétique qui conquiert l'empathie du public dès que le metteur en scène et comédien pose le pied (toujours en légère suspension, comme un funambule) sur scène.

Interlude léger comme un confetti, qui menait idéalement à la pièce DORMIR SOMMEIL PROFOND, l'Aube d'une Odyssée, du duo de comédiens The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana (Jonathan Drillet et Marlène Saldana). Après l'intervention d'un groupe de crocodiles dansant, au son de la voix de Dick Rivers, sur un court de tennis en terre battue, un couple improbable, paire de touristes courant le corps nu et peint de motifs égyptiens, se met à déblatérer des horreurs racistes, malmenant un enfant noir. Le discours enchaîne sur des citations nauséabondes d'hommes politiques français, se vautrant (comme Marlène Saldana à la toute fin du spectacle) dans une certaine obscénité. « Récit d'une histoire où la fascination réciproque côtoie la haine, et où le compromis et les compromissions, sur fond de pétrole et de dollars, constituent une tentation permanente », la dernière pièce présentée au (tjcc) fait jeu, set et match.


Dormir sommeil profond, l’aube d’une Odyssée


Par Céline Piettre, paris-art.com

Parfois le pire côtoie et le meilleur, comme pour la soirée de clôture du festival des TJCC, où The Lightness and Death of Giselle du collectif Und er Libet, variation naïve et interminable sur le ballet Giselle, révélait par contraste l'excellent Dormir sommeil profond de Jonathan Drillet et Marlène Saldana. Une pièce comme un remontant, qui pourrait nous rendre accros au théâtre !

The UPSBD ? On les avait découverts au Centre Pompidou pour Le Prix Kadhafi (Episodes 1 et 2), le corps peinturlurés de zébrures et l'insolence facile, éclaboussant de cynisme le public hilare sur fond de géopolitique et de crise du pétrole. On les a retrouvés en 2010 au Théâtre de Ville, à l'occasion du Concours Danse élargie, pour une brève séquence d'inspiration wagnérienne où des Walkyries dénudées domptaient une troupe de crocodiles. Les voila aujourd'hui réunis au Théâtre de Gennevilliers pour leur dernière création. Plus en forme que jamais, ils transforment l'immense gymnase en un court de tennis-cathédrale, terre battue au sol et encensoir balayant les airs en une solennité de pacotille.

Associant sport et religion dans un même sanctuaire, Jonathan Drillet et Marlène Saldana, alias The United Patriotic Squadrons of Blessed Diana, annoncent d'emblée leur inappétence à l'orthodoxie et aux communions collectives. Avec DORMIR SOMMEIL PROFOND, l'Aube d'une Odyssée, ils nous servent sur un plateau fumant une fiction politiquement incorrecte, délirante, rageuse, qui convoque aussi bien la musique de Dick Rivers que l'actualité brûlante des sans-papiers. Le tout accompagné d'un sens brillant de la mise en scène, exactement proportionnelle à l'échelle du lieu, et qui donne à la pièce le souffle de l'épopée et l'extravagance des cabarets surréalistes.

S'il y a amorce de récit — deux touristes visitent les pyramides en compagnie d'un enfant noir qu'ils éduquent à la dure loi des flux migratoires à coup de : « On ne peut pas accueillir tout le monde Giscard ! » —, elle se désagrège rapidement sous l'effet d'une dramaturgie à trou, continuellement sapée par le dessous. Jouant des lapsus et du double discours, si brillamment maîtrisé par le corps dirigeant, Jonathan Drillet et Marlène Saldana révèlent, à la façon d'un miroir déformant, les traits les plus grossiers de l'anatomie sociale et politique. Chez eux, le tourisme est un sport colonial, les crocodiles-prolétaires une masse servile ou menaçante, l'Assemblée nationale un sauna où l'on s'échauffe entre soi et la sacro-sainte terre battue une boue de suffisance dans laquelle on vautre (cf. Marlène Saldana à la fin de la pièce).

Ni utopistes ni dystopistes, cultivant à merveille un certain dilettantisme, les UPSBD transposent sur scène le genre littéraire et obsolète de l'odyssée, sa liberté stylistique, ses passages chantés, ses anachronismes, ses monstres. Ici la mythologie sert la politique. C'est elle qui porte le discours et le spectacle y gagne en légèreté, préservé du moralisme de l'artiste militant, sans perdre pourtant de son acidité. A l'heure où Rolland Garros attire tous les regards, Dormir sommeil profond nous ramène à la réalité à la manière d'une douche froide, cinglante mais jouissive et diablement revigorante.



« Dormir-Sommeil-Profond »  ridiculise la France coloniale

Par Amélie Blaustein Niddam, toutelaculture.com

Le temps d’une pause dinatoire et il est temps de se glisser dans la grande Halle du T2G  ou sont habituellement entreposés les décors du théâtre…Du Japon nous revenons en France, « The united Patriotic Squadrons of Blessed Diana», Upsbd pour les intimes,  présente leur nouvelle performance  » Dormir-Sommeil-Profond ». Dans cet espace immense, un cours de tennis en terre-battue,   actualité oblige , s’étend devant nous. Sans trop en dévoiler nous pouvons dire que les Crocodiles d’Afrique ou des Polos danseront comme dans un clip de Mikaël Jackson et que Marlène Saldana et Jonathan Drillet peints de la tête aux pieds en Nefertiti et Hathor  vous feront hurler de rire, bien sûr aucune ressemblance avec un couple présidentiel en voyage  en Égypte ne saurait être volontaire!

Sur le fond,  » Dormir-Sommeil-Profond »  vous  fera rire jaune car le propos est acerbe. Le texte et la mise en scène passent  au crible les relations entre la France et l’Afrique sous Giscard, Mitterrand, Chirac et dénoncent la politique d’immigration actuelle du gouvernement Sarkozy.  On retrouve les plus hauts crimes commis en collaboration avec la France : Le Biafra et bien sûr le Rwanda. Comment les hommes d’état sont placés à tel endroit, sans élection mais avec l’aval du peuple.

Politique, « Dormir-Sommeil-Profond », l’est clairement. L’originalité vient de la façon dont le discours est transmis. Les idées fusent à la minute, une jeune fille s’appelle « Giscard», une soirée champagne autour d’une voiture orchestre,  l’assemblée nationale devenant un sauna lubrique…Cette plongée dans la géopolitique se fait dans une frénésie jubilatoire. Les vrai discours sont ici déconstruits par l’humour mettant en relief leur effrayante réalité.

La scénographie est magistrale d’invention, l’utilisation de l’espace immense constitué par les Halles du T2G est impeccable, les comédiens circulant d’un bout à l’autre dans une parodie de comédie musicale cinglante. L’ensemble forme un rêve fou où François Mitterrand prend la voix de Nelson Montfort… A méditer!